Être facilitateur.rice stratégique : offrir l’opportunité de se relier à soi, aux autres et au monde

Je pratique un métier qui peut sembler singulier. Un métier souvent difficile à expliquer, car un métier de la complexité…

Je suis facilitatrice stratégique, et avec mes collègues, nous résumons ainsi ce que nous faisons : offrir l’opportunité, à celles et ceux qui en ressentent le besoin, dans les territoires et les filières agricoles et alimentaires, de se relier pour ouvrir de nouveaux chemins de développement.

Se relier à qui, à quoi ? Se relier à ses propres envies, de besoins et impératifs ; se relier aux autres dans leurs différences, leurs complémentarités et dans ce qui nous rassemble ; se relier au monde et à ses phénomènes vivants, qu’ils soient naturels, humains, sociaux, politiques, économiques, écologiques…

Être facilitatrice stratégique, pour moi c’est travailler dans le sens de la révolution relationnelle !

Nous accompagnons des diversités d’acteurs (agriculteur.rice.s, élu.e.s locaux, acteur.rice.s associatifs, représentant.e.s de l’ État, chef.fe.s entreprises, chercheur.e.s, salarié.e.s et élu.e.s de structures parapubliques…) à se rencontrer et à co-construire dans leur complémentarité des stratégies de gestion du vivant dans leurs territoires et dans leurs filières agricoles et alimentaires.

Nous mobilisons des savoir-faire et des savoir-être spécifiques, basés sur l’écoute et « l’attention portée à », pour aider ces personnes à appréhender leur propre complexité, la complexité des autres et la complexité du monde, et développer des réponses vivantes et systémiques aux problèmes qu’elles rencontrent (et pas uniquement de nouvelles normes et de nouveaux marchés).

Développement d’agricultures et d’alimentations durables, gestion des risques dus à une pollution des sols ou des eaux, préservation de la biodiversité, développement local des emplois et des compétences… sont autant de sujets complexes que nous pouvons accompagner.

Une philosophie humaniste de la prise en charge de la nature et du vivant

Ces dernières décennies ont vu émerger des phénomènes qui posent aux acteurs des territoires et des filières agricoles et alimentaires des problèmes d’un ordre nouveau. La complexité s’invite du local au global et conduit à des tensions ou des blocages autour de projets d’infrastructures, de dégradations de certaines espèces ou milieux naturels, de certains projets ou modèles agricoles, sur fond de dérèglements climatiques, d’incertitudes politiques et de menaces sur les systèmes vivants.

Comment penser et agir face à ces enjeux sans précédent, et sortir des rapports de force dans lesquels ils conduisent bien souvent les acteurs concernés ? Dans les territoires autant que dans les filières agricoles et alimentaires, le facilitateur stratégique ambitionne d’accompagner État, élus locaux, associations, entreprises, professionnels de l’agriculture et de l’alimentation, citoyens, et tout acteur concerné, dans l’élaboration de solutions innovantes, adaptées et adaptables et respectant la nature autant que les êtres humains dont ils font partie.

Dans un monde où les crises se multiplient et où les clivages se renforcent, la facilitation stratégique fait le pari résolument humaniste de réunir les acteurs autour de projets partagés pour penser, décider et agir ensemble. Loin de l’image souvent implicite et largement admise d’une espèce humaine fatalement destructrice de la nature, vis-à-vis de laquelle la seule issue possible consisterait à poser des limites, la facilitation stratégique croit au contraire en sa capacité à créer des richesses sociales, économiques autant que naturelles.

Des compétences pour offrir l’opportunité de se relier en ouvrant de nouveaux chemins de développement

Les facilitateurs stratégiques accompagnent le changement en réunissant les conditions permettant aux acteurs de partager une vision commune de leur situation, de se rencontrer autour de cette vision, et d’élaborer et de mettre en œuvre ensemble une stratégie d’évolution de la situation vers un scénario positif et enthousiasmant.

Voici, pour exemples, quelques interventions de facilitation stratégique menées par l’association dans laquelle je travaille, Sol et Civilisation :

  • Faciliter le déploiement de projets de développement durable, pour améliorer la qualité de vie en Martinique et en Guadeloupe, dans le contexte de pollution par la chlordécone
  • Accompagner les filières céréalières à développer une communication de sens et de relations pour renforcer la confiance entre les citoyens et les acteurs céréaliers
  • Accompagner des organisations agricoles (coopératives, syndicats, chambres d’agriculture…) dans l’évolution de leur stratégie pour innover en cohérence avec les aspirations de leurs professionnels et de leurs concitoyens

Pour cela, le facilitateur stratégique incarne des savoir-faire et savoir-être relationnels essentiels, mais aussi stratégiques, méthodologiques et opérationnels. Tout au long d’un processus de facilitation, ces compétences permettront de mettre en évidence les enjeux et marges de manœuvre des acteurs dans leur contexte spécifique, de sécuriser leurs rencontres, d’établir un climat de confiance et de cheminer progressivement vers une action acceptable par tous.

Pour en savoir plus sur les compétences du facilitateur stratégique, consultez la thèse : « La facilitation stratégique au service de la gestion du vivant : définition, objectifs, savoir-faire et savoir-être du facilitateur externe » (Levinson, 2014), téléchargeable sur www.facilitation-gestionduvivant.com,
rubrique « Téléchargez ma thèse ».

Le facilitateur stratégique, un « animateur », un « agent de concertation », un « médiateur » ? Découvrez les résultats de la comparaison entre le facilitateur stratégique et ces autres figures d’accompagnement sur le site : www.facilitation-gestionduvivant.com,
rubrique « Comparaison avec d’autres figures d’accompagnement ».

Des interventions stratégiques et systémiques au service du commun

La pratique de la facilitation stratégique, et le terme même de « facilitation stratégique », sont nés dans le cadre de l’Approche Patrimoniale dès les années 1980. Dépassant aujourd’hui ses frontières initiales, les interventions des facilitateurs stratégiques n’en restent pas moins imprégnées de ses concepts fondamentaux, en particulier : la stratégie, la systémique, le commun.

Des interventions stratégiques

La facilitation que je vous présente ici est qualifiée de « stratégique » pour différentes raisons.

Tout d’abord, elle est tournée vers l’action. En effet, dans un contexte donné et avec les acteurs de ce contexte, le facilitateur stratégique accompagne l’élaboration et la mise en œuvre de projets adaptés, intégrant les différentes visions que les acteurs portent sur cette situation, leurs aspirations, leurs rapports au monde et leurs logiques d’action propres et parfois a priori contradictoires.

Elle s’attache à mettre en évidence :

  • A quelles conditions le changement serait plus souhaitable pour les acteurs que le non-changement,
  • A quelles conditions les différences entre acteurs peuvent constituer des complémentarités,
  • A quelles conditions le changement pourrait se concrétiser par un agir ensemble.

Ensuite, cette facilitation se qualifie de « stratégique » car elle s’attèle à des enjeux forts pour les acteurs, les territoires et les filières, des enjeux à conséquences aussi bien locales – voire personnelles et intimes – que nationales et mondiales. Il en va de l’évolution du monde et des territoires, de la vie des personnes, des milieux et des activités humaines.

Des interventions systémiques

Le facilitateur stratégique intervient en situation contextualisée. Il ne cherche pas à poser un diagnostic universel et transférable sur une situation, pour y apporter « la solution adéquate ». Il aborde chaque nouvelle situation comme la résultante de phénomènes et d’interactions complexes et spécifiques.

Ainsi, le facilitateur stratégique se place résolument dans le changement de paradigme qui consiste à passer de Descartes à Morin, c’est-à-dire d’une appréhension cartésienne et analytique du monde à une compréhension systémique et complexe. Loin de chercher à identifier et à caractériser une somme de « briques élémentaires » dont la connaissance permettrait de résoudre le problème, il aborde un « système » riche de relations, dont la compréhension est indispensable :

  • Relations des acteurs à eux-mêmes (valeurs, ambitions, raison d’être, besoins…)
  • Relations des acteurs entre eux (capacité à penser et agir ensemble)
  • Relations des acteurs au monde, à la nature, au territoire (accès à la complexité intrinsèque du vivant)

Pour se faire, le facilitateur stratégique considère les acteurs – et non lui-même – comme les experts de leur situation. C’est bien au travers des premiers concernés, acteurs des territoires et des filières, que la compréhension de ces relations spécifiques peut se faire. Ainsi, la mobilisation de ces acteurs et leur participation au changement ne constitue pas une fin en soi (la participation comme éthique morale), mais bien le seul et unique moyen d’appréhender une situation dans sa complexité et d’y déployer des projets.

Cette approche systémique alimente de façon fondamentale la conviction du facilitateur dans la possibilité de faire émerger de nouvelles richesses, de nouvelles « qualités » à une situation donnée. Le « tout » constitué par le système étant supérieur à la somme de ses parties, ne s’agit pas tant de savoir comment l’on se partage le gâteau, que comment on le fait grossir… De la même façon que le mur qui bâtit une maison ne peut se résumer à une somme de briques, car il porte aussi en lui la faculté de protéger du froid, du vent, de délimiter un foyer, d’offrir aux passants une vue plus ou moins agréable, etc., la mise en interactions d’activités, de projets, de personnes, de fonctions naturelles, peut créer, dans les territoires et les filières, des qualités émergentes nécessaires à la résolution des problèmes vécus par les acteurs.

Des interventions au service du commun

Avec l’émergence de notre modernité, nous avons renforcé les modes de prise en charge du vivant par les institutions et le marché économique. Ainsi, nous avons peu à peu délégué à la loi, à l’administration, à des élus locaux ou nationaux, et à la loi de l’offre et de la demande, la responsabilité et les moyens de gérer la qualité de l’eau et de l’air, des milieux naturels, des espèces animales et végétales, la qualité des produits alimentaires et des paysages… Peu à peu, nous avons ainsi privilégié les prises en charge individuelles et collectives des réalités du vivant, dans le cadre des propriétés publiques et privées. Cela est nécessaire, mais pas suffisant, car le vivant ne se restreint pas au cadre des institutions et du marché, et des problèmes émergent qui ne peuvent être pris en charge par un seul acteur, ou délégués à celui-ci.

Aux côtés des actions individuelles et collectives, il est nécessaire de développer des espaces d’action commune, c’est-à-dire de rencontre et de projets partagés, dans lesquels chacun s’engage en fonction de ses intérêts préférentiels, de ses responsabilités et de son envie de participer, tout en tenant compte des engagements et des actions des autres.

Utilisons une métaphore musicale pour illustrer ce propos : la musique peut être jouée de différentes façons, et ses façons sont complémentaires :

Ainsi, les facilitateurs stratégiques mobilisent des compétences, des concepts et des méthodes pour accompagner les acteurs des territoires et des filières agricoles et alimentaires à développer, en complément des projets, actions et organisations individuelles et collectives, des projets, actions et organisations communes. Ils réunissent les conditions de changements riches de sens portés par les acteurs, en faisant le pari de la complexité. Projet ambitieux qui nécessite de se projeter sur le temps long, et dont la réussite n’est jamais garantie, incarner cette fonction c’est, chaque jour, faire appel à sa créativité, à son adaptabilité et à son amour des femmes, des hommes et de la nature, pour accompagner le vivant humain et non humain dans son épanouissement.

Elise Levinson, facilitatrice stratégique à Sol et Civilisation

Quelques références pour aller plus loin :

Brédif, H., Christin, D. (2009), La construction du commun dans la prise en charge des problèmes environnementaux : menace ou opportunité pour la démocratie ?, VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, Volume 9 n° 1, Disponible sur http://vertigo.revues.org/8489

Brédif, H., de Montbel, A. et al., (2019), Facilitations stratégiques, Refonder l’action en commun dans les organisations et les territoires, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq , Disponible sur http://www.septentrion.com/fr/livre/?GCOI=27574100609790

Christin, D. (2011), Gérer la nature et l’environnement : l’État, le marché et la communauté, Les Cahiers de la Recherche de Sol et Civilisation, n°1, Disponible sur https://www.soletcivilisation.fr/cahier-recherche/

Christin, D. (2013), Participation publique et gestions territoriales des eaux en France : vers de nouvelles formes d’implication de la société, Thèse pour obtenir le grade de docteur délivré par l’Institut des Sciences et Industries du Vivant et de l’Environnement (AgroParisTech), Paris, Disponible sur https://archipel.uqam.ca/6660/

Levinson, E. (2014), La facilitation stratégique au service de la gestion du vivant : définition, objectifs, savoir-faire et savoir-être du facilitateur externe, Thèse ABIES / AgroParisTech, Paris, Disponible sur http://www.facilitation-gestionduvivant.com/

Levinson, E. (2017), Pratiques du thérapeute de l’Approche centrée sur la personne et du facilitateur stratégique de la gestion du vivant : une comparaison enrichissante entre développement personnel et développement durable, Revue ACP Pratique et recherche, n°23, Disponible sur https://www.cairn.info/revue-approche-centree-sur-la-personne-2017-2-page-5.htm

Morin, E. (2005), Introduction à la pensée complexe, Éditions du Seuil, Paris

Ollagnon, H. (1998), Une approche patrimoniale de la gestion de la qualité : une application à la nature et au vivant – pour une écologie de l’action, Thèse pour le doctorat d’état en sciences économiques, Université Paris (I) « Panthéon-Sorbonne », Paris

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