10 clés pour (se) relier #Introduction

Chers lecteurs, chères lectrices (et très chère éditrice) !

J’ai le plaisir de partager avec vous ce qui pourrait ressembler à l’introduction de l’ouvrage auquel je m’attelle en ce moment :

10 clés pour (se) relier
Faciliter des projets vivants et riches de sens, localement et globalement

Partant de mon expérience professionnelle (et de celle de mes collègues) de facilitatrice stratégique / coach / formatrice / chercheuse, et de mon expérience personnelle de citoyenne / idéaliste / femme / mère de famille, il s’adresse à toutes celles et tous ceux qui s’interrogent sur leurs propres évolutions et les évolutions du monde, et souhaitent contribuer à relever individuellement et collectivement les défis écologiques, agricoles, alimentaires, sociaux, économiques et démocratiques du XXIe siècle.

Citoyens et citoyennes, acteurs et actrices économiques, publics, politiques et associatifs, et peut-être plus particulièrement animateurs et animatrices / coordinateurs et coordinatrices / facilitateurs et facilitatrices de projets de territoires, vous trouverez dans cet ouvrage des éclairages, réflexions et propositions de travail (créatives !) pour explorer une nouvelle posture, une nouvelle vision et de nouvelles compétences pour (se) relier à soi, aux autres et au monde, et ainsi mieux appréhender et tirer parti de la complexité.

Je compte sur vous pour me faire, en commentaires tout en bas de la page, vos plus constructifs retours, et partager si vous le souhaitez des témoignages (expériences, projets, articles…) qui pourraient venir trouver leur place en complément du texte. Je les accueillerai comme précieuse matière à penser et à écrire, et aussi comme inestimables encouragements !

INTRODUCTION

Je suis née dans une famille où nombreux sont les fils brisés. Je parle des fils qui relient les personnes entre elles, qui les relient aux autres et qui les relient au monde qui les entoure : le quartier, le pays, l’histoire, la nature… Je le sais aujourd’hui, mes ancêtres ont connu les déracinements, les migrations choisies ou imposées, les déportations, les deuils, les séparations inexplicables et insupportables. Ils ont connu aussi les joies et les soutiens, l’entraide, mais cela n’a pas suffi à maintenir les liens serrés. Nous sommes devenus un ensemble d’îlots hétéroclites, liés par les habitudes, parfois les conventions sociales, rarement par le sentiment puissant d’appartenir à une même lignée. Des îlots d’individus qui, au fond, ne se connaissent pas si bien, se jugent souvent et peinent à mettre en mots ce qu’ils ont en commun. Les branches de l’arbre généalogique sont prises dans un épais brouillard, certaines se sont même rompues. 

Il me semble que notre monde, à son échelle, vit cela lui aussi. Les personnes, les objets, les savoirs, se déplacent et se distancient de ce qui les a fait naître, les liens se brouillent, se cassent, chacun.e peut se sentir devenir la pièce isolée d’un puzzle dont personne ne saisit bien l’image générale, le sens de cette civilisation humaine, son projet commun. Les branches qui nous relient les uns aux autres et qui nous relient à la terre et au cosmos sont elles aussi prises dans un épais brouillard.

L’histoire de l’humanité a connu nombre d’aléas, de renversements, de révolutions même. Elle traverse aujourd’hui un nouveau moment charnière, peut-être encore plus déterminant que par le passé. Des crises sans précédent émergent et s’installent à tous les niveaux de la vie : local, territorial, national, continental, mondial.

Dérèglements climatiques, pollutions et dégradation des sols, effondrement de la biodiversité, dérégulations financières, perte de confiance envers les institutions… le temps est plus que compté pour « renverser la tendance ». Et il ne s’agit plus seulement de prendre les « bonnes » décisions, mais d’agir, et à tous les niveaux, car les sphères d’action individuelles et gouvernementales ne peuvent pas suffire. Or, peut-être plus crucial et difficile encore, cette action nécessite un changement de posture dans notre rapport à nous-mêmes, aux autres et au monde.

On assiste à une montée en puissance de mobilisations et d’actions citoyennes, on constate une « prise de conscience » effective des enjeux sociétaux dans les sphères publiques autant que privées, et pourtant, aucune solution simple et définitive ne voit le jour. Est-ce simplement trop tôt ? Les conditions ne sont-elles seulement pas encore réunies pour trouver cette solution « miracle » ?

Avec mes collègues, nous pensons que, du fait de la nature même de la situation dans laquelle nous nous trouvons, une réponse de nature unidimensionnelle n’arrivera jamais. La nature est complexe, nos sociétés et nos organisations sont complexes, les problèmes qui se posent à nous aujourd’hui le sont comme ils ne l’ont jamais été, et de ce fait, aucune mesure ne peut remporter de but en blanc une adhésion générale.

Développement des énergies renouvelables, diminution de l’utilisation des produits phytosanitaires, patriotisme économique et retour au local… aucun axe stratégique, aussi innovant, éthique ou performant techniquement soit-il, ne fait simplement consensus et se déploie sans difficulté. Même l’Agriculture Biologique divise…

Dans ces circonstances, comment avancer ? Quelle vision d’avenir proposer ? Y a-t-il une autre issue à la dichotomie qui oppose d’un côté le déni des grands bouleversements planétaires, et de l’autre la tyrannie du vert au détriment de la liberté humaine[1] ?

Ce dont il s’agit, au fond, c’est de notre capacité à prendre en charge des situations complexes, c’est-à-dire des situations où les enjeux sont de natures très diverses (écologiques, politiques, économiques, sociales…), où différents points de vue, perçus comme contradictoires, sont légitimes (« la fin du monde et la fin du mois »), où la science peine parfois à se prononcer et ne représente plus une référence absolue, où des contradictions existent au sein d’une même personne (je veux préserver la planète mais je veux aussi partir en vacances au soleil…).

Notre façon d’entrer en relation avec le vivant est aujourd’hui très parcellisée, très « cloisonnée ». Dans les universités, la biologie est bien séparée de la physique et encore davantage de la science politique ; dans les collectivités territoriales et les services de l’Etat, l’agriculture et l’environnement restent bien souvent des sujets à part ; dans l’entreprise, on laisse ses passions et ses hobbies au vestiaire… Au contraire, dans le monde vivant, tout se tient, tout est relié. Retirez une espèce vivante d’un écosystème, et c’est l’écosystème tout entier qui se modifie, se réadapte ou s’effondre. Les cours d’eau, les poissons, les biches et les courants d’air circulent sans se soucier des limites que nous, êtres humains, avons posées pour structurer notre monde. Ils ne lisent ni les panneaux de limites de propriétés ni les frontières administratives…

Alors que faire ? Comment décider et agir dans cet univers mouvant à l’avenir incertain, où même nos acquis de santé et de confort, durement gagnés par les générations passées, sont remis en question, où de nouvelles maladies de développent, plus complexes à prendre en charge que par le passé, où même notre alimentation et la façon de la produire nous posent question, où nombre de courbes de développement stagnent voire s’infléchissent ? Comment créer des ponts entre disciplines, entre enjeux, dans un monde que nous avons bâti sur la rationalité scientifique et la catégorisation ? Après le récit du progrès technique et scientifique des décennies passées, qui nous a apporté confort, santé et développement, comment partager un nouveau récit de civilisation alors qu’il n’y a jamais eu autant de diversité de points de vue et d’ambitions personnelles et collectives ? Par quoi remplacer le grand récit du développement économique et matériel de nos sociétés occidentales, que nous incarnons depuis si longtemps ?

Le combat de l’écologie contre l’économie, de la nature contre la culture, du rural contre l’urbain est perdu d’avance, il ne pourra pas y avoir de vainqueur car ils sont trop intimement liés. C’est un autre récit qu’il faut proposer. Un récit qui permette l’hybridation des enjeux, c’est-à-dire de sortir de la dichotomie et de l’affrontement. Un récit adapté à la complexité de notre monde et à la complexité du vivant.

Or, qu’est-ce qui caractérise la complexité[2] ? Ce sont les liens, les relations. Penser complexe, c’est penser les interactions entre les éléments autant que les éléments eux-mêmes, c’est considérer que lorsque deux personnes se trouvent dans une même pièce, il y a non pas deux mais trois éléments à considérer : une personne + une personne + la relation entre elles. Ces deux personnes vont-elles s’entretuer ? Vont-elles s’aimer ? De la qualité de leur relation dépendra l’état dans lequel chacune sera demain (et l’état dans lequel sera leur environnement…).

Un grand récit de la relation, à soi-même, à l’autre et à la nature, voilà ce qui peut être fédérateur.

Considérer ensemble et en toute circonstance que 1+1 = 3, que ce qui importe aujourd’hui et demain dans l’histoire de l’humanité et de la planète, c’est autant l’état de chaque être vivant que l’état de toutes les relations qu’ils entretiennent. Voilà ce qui peut nous faire sortir du vain combat de la nature contre la culture, qui ne ferait que nous enfoncer davantage dans les sables mouvants.

Apprenons à nous relier, apprenons à étudier et comprendre les interactions, les relations, qui existent entre les éléments interdépendants qui cohabitent sur notre planète, et nous aurons des clés pour les aider à vivre ensemble.

Pour de multiples et différentes raisons, j’ai très tôt pris dans ma famille une place de médiatrice, plus précisément de facilitatrice. Malgré l’inconfort de la position, il y avait en moi une force indomptable qui me poussait à réunir les contraires, en moi et autour de moi, du moins à ne jamais cesser d’essayer. Une impossibilité à admettre que s’opèrent la distanciation, la différenciation et finalement la séparation, pourtant si tendancielle. 

J’en suis arrivée, par quelques hasards de la vie et aussi par quelques persévérances, à incarner un métier qui s’attache à mettre en lumière et à améliorer ces relations : celui de facilitateur stratégique. C’est un métier avec tout ce que cela recouvre : un rôle, une posture, des savoir-faire et savoir-être spécifiques et des méthodes de travail pour accompagner la (re)mise en relation des personnes : i) avec elles-mêmes (leurs aspirations, leurs besoins, leur attachement à leur univers de vie, leur raison d’être sur Terre), ii) avec les autres (se rencontrer et travailler ensemble à des projets, pour des territoires et des filières agricoles et alimentaires vivants), iii) avec le monde et la nature ((re)conquérir la qualité de l’eau, de l’alimentation, la qualité de vie d’un territoire, celle des écosystèmes, des systèmes économiques et agricoles…).

Ce sont un métier et un rôle qui peuvent être incarnés par des personnes et des équipes qui se qualifient comme telles[3] et proposent leurs services comme intervenants extérieurs (« facilitateurs stratégiques externes »), mais aussi par des personnes et des équipes en activité dans les territoires, les organisations et les filières concernées, que l’on pourrait qualifier de « facilitateurs stratégiques internes » ou « facilitateurs stratégiques territoriaux », ou qui se nomment parfois autrement (« animateurs », « médiateurs », « coordinateurs », etc., ou même de façon plus générique « chef de projets »).

Ces personnes œuvrent chaque jour, souvent dans l’ombre, à (re)créer les liens qui manquent ou se sont délités. C’est cette façon de poser son empreinte sur son monde et sur le monde, qui m’a inspirée pour vous présenter dans cet ouvrage ce que pourrait être ce nouveau grand récit de la complexité.

Accompagner les hommes et les femmes à se mettre en situation d’attention et d’écoute de ce qui se passe pour soi, de se qui se passe pour les autres et de ce qui se passe pour la nature et l’environnement, et ainsi ouvrir grande la porte de la relation, c’est ce que s’attachent à faire les facilitateurs et facilitatrices stratégiques, discrètement, pas à pas, sur le temps long, pour faire changer en profondeur les modes de prise en charge de la biodiversité, de l’alimentation, de l’eau, des compétences d’un territoire, de l’agriculture, de l’énergie…

Intervenants extérieurs ou ancrés dans les territoires et les filières, ils se mettent au service de ces relations pour les rendre possibles, pour les faire vivre, et pour qu’en émerge le meilleur de ce que l’être humain peut produire : des idées, des envies, des projets, des actions pour un monde plus vivant, plus riche, plus enthousiasmant. C’est un métier de la complexité, exigeant, ambitieux, qui cherche à réunir les conditions de la rencontre et du lien de chacun à soi, aux autres et à la nature, pour penser le développement autrement, se donner des axes stratégiques et passer à l’action.

C’est un métier de l’écoute, parce que l’écoute est la base de la relation, la base de la confiance, la base de la communication. C’est un métier de l’écoute et de l’attention dans un monde où celles-ci sont de plus en plus rares, sur-abreuvés que nous sommes par l’information, le contenu, les flux, les news, les avis, les opinions…

Avec certains de mes collègues, nous avons mené une longue démarche réflexive sur notre pratique, et sommes allés à la rencontre d’autres facilitateurs et facilitatrices. Nous avons questionné ces pratiques, les fondements de ces engagements professionnels, nos doutes et nos besoins. Le présent ouvrage fait état de cette enquête.

Il présente ces pratiques particulières d’accompagnement de projets complexes dans les territoires, les organisations et les filières, pour : i) que celles et ceux qui « facilitent sans le savoir » trouvent des clés de lecture utiles à leur pratique, puissent y mettre des mots et peut-être renforcer leur légitimité d’action et trouver le soutien d’une communauté de pratiques ; ii) que celles et ceux qui souhaitent faire de cette possibilité un chemin professionnel, puissent se sentir entouré.e.s dans leur démarche ; iii) que chaque entrepreneur.se, représentant.e politique, travailleur.se, bénévole, citoyen.ne qui se questionne sur la marche du monde et souhaite contribuer à un nouveau récit de civilisation, à un avenir enthousiasmant en liberté, voient des perspectives s’ouvrir, complémentaires à la réglementation et au marché économique, pour être co-auteur.e.s de solutions (et pas seulement consommateurs).

Pour ma part, il m’a fallu presque 35 ans – et long est encore le chemin – pour accéder à des éléments de réponse qui étaient pourtant sous mes yeux et dans ma chair. Il m’a également fallu de multiples rencontres. Rencontres avec moi-même, mon histoire, mon émotion, mon désir, mon besoin, mon possible ; rencontres avec les autres et leurs idées, leurs vécus, leurs convictions, leurs forces et leurs faiblesses, leurs passions, leurs paradoxes ; rencontres avec le monde, ses évolutions, ses drames et ses enjeux, sa nature sauvage autant que généreuse, sa civilisation humaine capable du meilleur comme du pire, de mettre en péril sa propre survie et celles de tellement d’autres êtres vivants, mais aussi d’une créativité sans limite. 

De ces rencontres et de ma pratique de facilitatrice stratégique, j’ai forgé quelques nouvelles croyances, non pas sur ce qu’il conviendrait de faire dans ce contexte de grands bouleversements, mais sur ce que nous pourrions être. Je ne vous dirai pas de manger bio, local, végétarien, de rouler à vélo, de cultiver votre potager ou de planter des éoliennes… car je n’ai aucune certitude sur la meilleure conduite à tenir pour relever les défis du XXIème siècle ; car je ne considère pas désirable un monde qui remplace des normes et des diktats par de nouvelles normes et de nouveaux diktats ; car enfin il me semble que la plus efficace façon de faire fuir l’envie et la créativité humaine est de lui imposer son point d’arrivée. Je ne vous dirai pas quoi faire, je vous proposerai une façon d’être inspirée de celle des facilitateurs et facilitatrices stratégiques, c’est-à-dire une posture et des savoir-être qui vous aideront, je l’espère, à imaginer et réaliser les projets qui prennent sens pour vous, pour les autres et le monde. 

Par cet ouvrage, je souhaite partager une espérance pour le monde de demain, et offrir des clés de compréhension, d’acceptation, de changement et d’action, pour opérer une transformation sans précédent pour soi-même et pour l’humanité. Ces clés sont celles de la reliance, de la présence et de l’écoute active et accueillante, pour (re)donner du sens à ses projets et à sa vie.

Nos paradoxes et nos ambivalences nous contrarient. Nos limites et nombre de nos ressentis nous contrarient. Les autres, parce qu’ils pensent et veulent si rarement comme nous, nous contrarient. La nature et le monde des choses, parce qu’ils nous surprennent et nous empêchent, ne se comportent pas comme nous l’avions souhaité, nous contrarient… Par cet ouvrage, je vous invite à vivre ces contrariétés, à être dans ces situations avec tout ce qu’elles comportent de confort et d’inconfort, à être le paradoxe et à le laisser être autour de vous, à ouvrir les portes de la pluralité, partout où elle se trouve. Je vous invite à sortir de la dichotomie du bien et du mal, du vrai et du faux, du local et du mondial, du riche et du pauvre, de l’homme et de la femme, du jeune et du vieux, de l’urbain et du rural, de la cause et de l’effet, du corps et de l’esprit, de l’émotion et de la raison, de l’équilibre et du mouvement, de la théorie et de la pratique, de l’objectif et du subjectif… Je vous invite à dépasser les ambivalences, et à explorer ce qui peut émerger dans les zones de rencontre.

Par des éclairages, un partage de connaissances et de contenu sous la forme de résultats des recherches que nous menons avec mes collègues depuis de nombreuses années sur la posture, les compétences et les concepts de la facilitation stratégique, par des témoignages, des exercices pratiques et des propositions adaptées, chacun.e pourra prendre le temps de se questionner, de questionner sa pratique et sa posture professionnelle et personnelle, et sera invité.e à développer sa capacité à relier – relier ce qui se passe en soi, se relier aux autres et relier les autres, se relier au monde et à la nature – pour cheminer vers une posture qu’il/elle estimera la plus juste pour lui/elle et faire émerger des idées, des actions et solutions créatives à la hauteur de la complexité du monde.


[1] La construction du commun dans la prise en charge des problèmes environnementaux : menace ou opportunité pour la démocratie ?, Hervé Brédif et Didier Christin, 2009

[2] Introduction à la pensée complexe, Edgar Morin

[3] Voir notamment : Sol et Civilisation / Helixeo / Vincent Pupin Consultant / UFR GVSP d’AgroParisTech / Hervé Brédif – Paris 1 Panthéon Sorbonne

1 commentaire

  1. J’ai hâte d’avoir le contenu ! J’aime beaucoup ton introduction parce qu’elle nous donne de l’espoir. Maintenant, j’ai regardé un peu ton sommaire, les titres ont du mal à évoquer quelque chose pour moi, quelque chose de précis. J’attends de lire le reste. Il y a donc une voie que l’on n’aurait pas explorée. alors continue, Elise ! fonce !

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