10 clés pour (se) relier #5-Créer, en reliant ce qui ne l’avait jamais été

Des contraires aux complémentaires

« Tous ceux qui ont été créatifs sont ceux qui ont importé des idées d’un univers autre. »

Josef Schovanec, extrait du documentaire Arte Les pouvoirs du cerveau, notre intelligence dévoilée.

Petite, j’ai appris cette maxime de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » ; j’ai appris que dans l’histoire, des inventions similaires avaient bien souvent émergé de façons concomitantes à différents endroits du globe, comme si elles tenaient au moins autant à un contexte sociétal favorable qu’au génie individuel de leurs concepteurs ; j’ai appris la légende de celui qui rencontra sa destinée en cherchant justement à l’éviter… De tout cela, j’ai forgé l’idée que, peut-être, rien ne pouvait véritablement être « créé », que ma propre vie elle-même n’était peut-être pas le résultat de choix libres et volontaires, mais un enchaînement d’événements déjà écrits…

Et pourtant… Et pourtant je sentais exister en moi un potentiel de création, non pas de réaménagement d’un existant, mais de création pure. Originale. Sans précédent. Je n’arrivais pas à l’exploiter, constatant avec chagrin que ce que je créais – idées, tableaux, textes, photos – n’avait rien d’extra-ordinaire. Il me semblait que tout avait déjà été exploré, aussi bien dans le domaine artistique que dans le domaine scientifique et technique. Bien sûr, chaque jour amenait son lot de nouvelles œuvres, de nouveaux objets, de nouveaux services, mais ils ne me semblaient jamais tellement novateurs comparés à ce qu’avaient pu représenter par le passé l’écriture, l’agriculture ou la machine vapeur. Ils n’étaient jamais suffisamment différents de ce que j’avais connu jusque-là. J’avais moi-même la sensation, dans ma vie personnelle comme dans ma vie professionnelle, de reproduire ce que l’on m’avait transmis, plus que de « créer ».

Pourtant, je sentais que ce potentiel créateur était là, et une force intérieure me poussait à toujours le cultiver. Je ne pouvais me résoudre à vivre une vie que l’on avait écrite pour moi, à rester dans un rôle que ma lignée, la vie ou le cosmos, m’auraient attribuée. Je voulais surprendre, inspirer, inventer, ouvrir de nouveaux chemins de vie et de développement. Mais comment ?

Ainsi, je me suis longtemps demandé ce que c’était qu’être « créatif ». J’ai lu sur le processus créatif, je m’y suis frottée plus que jamais, sans me ménager, j’ai beaucoup appris, en particulier sur ce moment de « l’inspiration » qui reste largement mystérieux.

J’ai appris les techniques et les conditions à réunir pour faire naître les idées et contrer (ou plutôt contourner) le syndrome de la page blanche. J’en retiens ici quelques-unes :

  • se donner des contraintes favorise paradoxalement la créativité ;
  • l’idée ne vient pas quand on la « force » mais au moment où, après lui avoir couru après, on ne l’attend plus (les meilleures idées ne viennent-elles pas lorsque l’on est entre l’éveil et le sommeil, ou lorsque l’on part marcher faute « d’y arriver », et que l’on n’a justement rien sous la main pour prendre des notes ?) ;
  • accepter que comme la nature, la créativité a ses saisons, plus ou moins productives, et que les temps de compostage sont nécessaires entre les temps de production ;
  • pour accéder aux meilleures idées, au plus créatives, il faut d’abord prendre le temps de « purger » les lieux communs, ces clichés qui nous viennent spontanément en tête lorsque l’on se met à l’ouvrage ;
  • toute situation, toute expérience, peut-être inspirante, pour peu qu’on lui accorde suffisamment d’attention.

Après de longues années, j’ai pris conscience qu’au-delà de mieux savoir comment stimuler la créativité, je m’étais forgée une représentation particulière de ce qu’est véritablement la créativité :
relier ce qui ne l’avait jamais été

Faire se rencontrer deux objets distincts, qui jusque-là ne partageaient rien, donne naissance, dans leur interaction, à quelque chose de nouveau. Il y a toi, il y a moi, et dès lors que l’on se rencontre, il y a également nous, entité nouvelle et unique qui n’avait jamais été. Il y a le jaune, il y a le rouge, et dès lors qu’ils se rencontrent, il y a l’orange, et toutes ses nuances possibles.

Dans nos sociétés humaines confrontées à d’immenses défis, nous avons besoin de créer – d’innover, diront certains. Créer de nouveaux outils, de nouveaux modes de gouvernance, de nouvelles méthodes de travail, de nouvelles solutions, mais aussi de nouveaux récits, de nouveaux projets, de nouvelles relations à la nature et au vivant, de nouvelles postures face à soi, aux autres et au monde…

« Créer, c’est aussi donner une forme à son destin. »

Albert Camus

Dans les secteurs agricoles, alimentaires et environnementaux, nous avons besoin en particulier de créer de nouvelles pratiques, de nouvelles organisations, de nouveaux services, de nouveaux outils juridiques et financiers, de nouvelles façons de (se) former et de transmettre, de nouvelles façons de produire de la nourriture, des paysages, de la diversité biologique, de la qualité de l’air et de l’eau, du bien-être dans les territoires, les pays et le monde. Dès lors que créer, c’est relier et faire émerger, apparaît l’importance et l’urgence à transformer les opposés en complémentaires. Car la rencontre du rouge et du jaune, pour créer toutes les nuances d’orange, ne peut se faire sans réunir quelques conditions, la première étant d’envisager cette rencontre, c’est-à-dire de la considérer comme possible. Il en va de même de faire se rencontrer le bio et le conventionnel pour créer des pratiques agricoles à la fois agronomiques et productives ; le local et le global pour garantir une souveraineté alimentaire sans basculer dans le repli sur soi ; l’artisanal et l’industriel pour concilier diversité des terroirs et sécurité sanitaire ; la science académique et les savoirs pragmatiques pour des réponses pertinentes et applicables au quotidien…

C’est un renversement de la pensée. S’attacher à percevoir ce qui relie, ou pourrait relier, au-delà de ce qui sépare. Chercher les zones de rencontre, les espaces du commun, et non pas seulement ce qui différencie. Chercher non pas comment trancher au mieux, mais qu’elle pourrait être l’émergence à concilier deux éléments a priori contradictoires. C’est là que se situe la créativité.

Inspiration : l’émergence de l’Art Nouveau

Fin 19e, suite à la guerre de 1870, dans le contexte d’annexion de l’Alsace-Moselle par la Prusse, de nombreux industriels de l’Est quittent leur région. Ils veulent rester français. Beaucoup d’entre eux s’arrêtent à Nancy, première ville à demeurer française derrière la nouvelle frontière. C’est la pleine période du développement industriel et technique, il faut en plus de cela construire des logements pour toutes celles et tous ceux nouvellement arrivés. Mais ceux qui s’installent veulent aussi envoyer un message à ceux qui les ont chassés de chez eux, clamer haut et fort qu’en France, il y a de la vie, il y a de l’art, les créations foisonnent et ne se laissent pas impressionner par les guerres. De cette rencontre insolite entre industrie, architecture, art et nature naît l’Art Nouveau, un art prolifique et incroyablement créatif, à la fois extraordinaire et intégré dans le quotidien…

Face aux grands défis de notre siècle – adaptation au changement climatique et atténuation de ce changement, dépassement des crises écologiques, invention de nouvelles formes démocratiques, améliorations sociales, métamorphose du travail, etc. – de nombreuses voies se dessinent lorsque l’on envisage les complémentarités au-delà de la séparation des opposés :

  • une diversité agricole plutôt qu’une opposition de l’agriculture biologique et de l’agriculture conventionnelle, pour des productions à la fois efficaces et durables ;
  • de l’humain et de la technique pour trouver des solutions innovantes tout en préservant la liberté humaine ;
  • du local et du global, et tous les niveaux entre eux (territoire, département, région, interrégion…) pour mener un changement dans la complexité ;
  • de l’intérêt individuel et de l’intérêt général dans une interaction fertile qui laisse la place à l’engagement volontaire et donc durable ;
  • etc.

Et vous ? Dans vos activités, professionnelles comme personnelles, quelles rencontres nouvelles, entre des aspects jusque-là considérés comme contraires, pourriez-vous envisager ? Ces rencontres ne pourraient-elles pas constituer le terreau fertile d’innovations pertinentes face aux problèmes que vous rencontrez ?

Exercice pratique

Dans cet exercice, je vous propose d’explorer de nouvelles zones de rencontre, entre activités, sujets, points de vue, idées qui vous paraissent a priori contradictoires. Que pouvez-vous imaginer de créatif et d’innovant dans ces zones de rencontres nouvelles ?

Cet exercice mobilise la méthode du Journal Créatif©. Reportez-vous ICI pour la présentation de la méthode, des outils utilisés et des règles (très importantes) à suivre pour respecter votre processus de réflexion.

1-Définir votre « Oui, mais »

Dans cette première phase, vous allez mettre en évidence une situation (personnelle ou professionnelle) que vous vivez comme une contradiction. Pour cela, tracez sur page blanche 3 * 3 carrés d’environ 5 centimètres de côté.

  • Dans les 3 premiers carrés, notez, avec des mots, des expressions, de petits dessins et/ou des symboles, comment vous vous sentez, ici, tout de suite.
  • Dans les 3 carrés suivants, notez comment vous vous sentez en ce moment dans votre travail, ou dans votre vie personnelle (au choix).
  • Dans les 3 derniers carrés, notez comment vous vous sentez en ce moment dans votre vie de façon générale.

Exemple :

Une image contenant texte

Description générée automatiquement

Prenez le temps de reparcourir ces cases des yeux, notez autour les pensées qui vous viennent, et laissez monter à votre esprit une problématique. Peut-être sentirez-vous monter une tension physique (gorge serrée, ventre noué, stress). Ecoutez-la vous dire le problème qu’elle aimerait vous voir traiter. Ecrivez ce problème, si vous le souhaitez sous cette forme : « Je sens que… / J’aimerais… / J’ai besoin de… / J’ai envie de… MAIS… » Vous avez ainsi mis en évidence deux éléments qui, à ce stade, vous paraissent contraires, voire contradictoires.

2-Faire de vos contraires des complémentaires

Afin de voir ce qui pourrait émerger de nouveau, créatif ou innovant dans la rencontre entre ces contraires, et ainsi dégager des pistes de résolution de votre problème), dessinez sur une nouvelle page blanche, prise en format paysage, un tableau à 3 colonnes.

En haut de la colonne de gauche, notez l’élément 1 (souhait, désir, envie), qui apparaissait en début de votre phrase-problème. En haut de la colonne de droite, notez l’élément 2 (le « mais »), qui apparaissait en fin de votre phrase-problème.

Détaillez ensuite, dans la colonne de gauche, l’ensemble des idées que vous associez à l’élément 1. Qu’est-ce que qui se cache derrière le souhait exprimé ? Quels sont les objectifs que vous cherchez à atteindre à travers lui ? Qu’est-ce qui compte vraiment pour vous à ce sujet ?

Une fois la colonne de gauche remplie, voyez comment ces éléments sont empêchés (ou au contraire aidés) par votre « mais ». Notez, dans la colonne de droite, les pensées qui vous viennent.

Une fois vos colonnes de gauche et de droite remplies, il est temps de brainstormer sur la façon dont les contradictions que vous avez identifiées peuvent se rencontrer dans des idées et des actions créatives ! En haut de la colonne centrale, notez : « Comment pourrais-je concilier, de façon créative, ce qui m’apparaît incompatible ? » Puis, ligne par ligne, demandez-vous comment vous pourriez transformer chaque problème en opportunité. Quelles nouvelles idées vous viennent en tête ? Placez-vous dans l’état d’esprit du brainstorming : le but est de produire le plus d’idées possibles, sans jugement, sans présager de leur faisabilité (le tri viendra ensuite). Ainsi, notez le maximum de choses dans la colonne centrale.

Exemple (réalisé en mars 2020, en pleine période de confinement Covid-19) :

J’espère que cet exercice vous a aidé.e à mettre en évidence quelques voies de résolution novatrices face à une problématique spécifique. Pour finir, prenez le temps de relire vos pages, et notez une action que vous pourriez entreprendre dès maintenant.

Vous pouvez refaire cet exercice plusieurs fois, sur différentes problématiques et à différents niveaux. Vous pouvez en effet travailler à l’échelle individuelle comme ci-dessus, mais également sur une problématique collective (à l’échelle de votre entreprise ou organisation) et même plus globale (territoire, filière…).

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